C’est beau une femme dans un groupe de rock. C’est notre première pensée devant les photos de Sonic Youth. Une bande de mecs. Et une blonde, rugueuse, séduisante. Kim Gordon. Une vraie rock-star. Sur certains clichés, elle pose sa tête sur les épaules du plus grand. C’est son mari : Thurston Moore. Vingt-sept ans de vie conjugale, une fille, trente ans de concerts et 18 albums. Ensemble, ils ont vécu un amour fou dans le milieu du rock. Et puis clap de fin. Il y a quelques semaines, paraissait en France Girl in a Band (éd. le Mot et le Reste), l’autobiographie de Kim Gordon.

 

Le récit amer d’un amour perdu qui sonnait le glas du groupe, aujourd’hui disparu. «Ce couple vu comme mythique […] n’était plus désormais que le cliché d’une relation ratée… Crise de la cinquantaine, maîtresse, la totale», écrit l’Américaine. En tournant les pages de sa vie, on l’imaginait avec sa basse et sa voix cassée. La création en groupe. Les mois passés sur les routes. Et les difficultés. Car, durant les séances de travail, les querelles du couple pouvaient être violentes. «Notre premier batteur, Richard Edson, me défendait : "Allez, mec, t’as pas à lui parler comme ça." Lee [Ranaldo, guitariste, ndlr], lui, ne disait jamais rien quand Thurston s’adressait à moi de manière brutale. Ça ne devait pas être toujours facile pour Lee et Steve [Shelley, batteur depuis 1986] de savoir où commençait le couple et où s’arrêtait le groupe.»

 

«Fluide amoureux»

 

Le couple et le rock sont-ils compatibles ? se demande-t-on, en quête de ceux qui ont vécu un couple et un groupe en même temps. Et, justement, cette biographie nous rappelle un autre livre, une autre histoire, très française cette fois. Sur la couverture, elle aussi joue de la basse et arbore cet air insoumis. Mais elle est brune, et son groupe s’appelait Téléphone. Dans Corine, le fil du temps (Flammarion, 2006), Corine Marienneau dévoilait ses amours avec Louis (Bertignac), «mon petit prince à moi», puis avec Jean-Louis (Aubert), «une espèce de relation en pointillé». Chronique d’une séparation du groupe annoncée, les déboires amoureux se succèdent : scènes de jalousie, nez cassé, poste de police, hôpitaux, héroïne, tentative de suicide, rivalités, désaccords financiers et, pour Corine, plus pénible que tout, les groupies : «Je m’adapte. Je suis moderne. Je pratique la tolérance avec application. Je ne m’autorise même plus à penser à la jalousie : elle est tapie quelque part, insidieuse, inexprimée. Mais mon aversion pour les groupies reste vibrante.»

 

Dans un bistrot, au pied de la Maison de la radio, Didier Varrod, journaliste et directeur artistique de France Inter, entre eau pétillante et salade légère, évoque la bière et la sueur : «Sexe, drogues et rock’n’roll, c’est la remise en question des institutions, donc du couple. Mais le rock, c’est le désir aussi. Le fluide amoureux qui circulait entre Corine, Jean-Louis et Louis dans Téléphone faisait fantasmer. Et, en même temps, c’était transgressif, car une femme met en danger l’équilibre naturel du groupe.»

 

Pour autant, la fin du couple entraîne-t-elle inéluctablement la fin du groupe ? Pas forcément. Blondie, pionnier de la scène punk des années 70, a survécu à la séparation de Debbie Harry et Chris Stein. Jack et Meg White, s’affichant comme frère et sœur, mais en réalité mariés en 1996, puis divorcés quatre ans plus tard, ont fait perdurer The White Stripes jusqu’en 2011. La chanteuse Gwen Stefani et le bassiste Tony Kanal se sont aimés durant sept ans au sein de No Doubt, encore en activité. Et leur rupture, en 1995, ils l’ont transformée en chanson : Don’t Speak, un tube mondial.

 

Sans oublier The Dø, dont le nom est constitué des initiales de Dan Levy et Olivia Merilahti, couple séparé depuis 2012, et duo considéré aujourd’hui comme l’un des plus créatifs de l’Hexagone. Car le rock est protéiforme, et parfois, le groupe, c’est uniquement le couple. En témoigne l’épopée des Rita Mitsouko. Presque trente ans d’amour et de rock, jusqu’à la disparition de Fred Chichin en 2007.

 

«Je tiens trop à toi»

 

Autre exemple, Niagara, qui chantait en 1986 l’Amour à la plage. Le clip était réalisé par Daniel Chenevez, producteur et compositeur, avec au chant la particulièrement sexy Muriel Moreno, sa compagne. Quatre albums. Couple, puis groupe séparé. Muriel, avant de devenir DJ, signait un album solo et précisait sur la chaîne MCM : «Je ne me suis pas toujours reconnue dans les clips de Daniel. Il avait un parti pris sur moi qui était artistique mais qui ne me correspondait pas.» La jeune femme devant, ravissante, incarnant la poésie, écrivant les textes. Et puis le mec derrière, producteur et compositeur, sorte de grand manitou ne pouvant exister que par sa muse. Axiome ou cliché ?

 

Dans le milieu du rock, quand on évoque les muses, un nom revient souvent : Elli Medeiros. A la fin des années 70, elle fut l’amoureuse de Jacno, au sein du groupe punk Stinky Toys, avant de fonder avec lui le duo pop Elli & Jacno. Sur une terrasse du Marais, à Paris, Elli nous livre sa vision : «Les Stinky Toys, c’étaient mes meilleurs amis. Et, dans le groupe, il y avait notre histoire avec Denis [Jacno, ndlr], pleine de rebondissements. Pour la musique, chacun apportait sa partie, mais l’organisation, on s’en foutait. On était tout le temps ensemble. On adorait le rock et on voulait en faire.»

 

Et quand elle parle de son duo avec Jacno, c’est pour expliquer que, durant cette période, ils n’ont pas tout le temps été en couple, sans jamais cesser de s’aimer, ni de travailler ensemble. Il composait la musique. Elle écrivait les paroles. Pour elle, aucun des deux ne s’est mis en avant, ni en retrait. Et le duo, ils l’ont arrêté, parce que leurs envies musicales différaient. Mais elle précise qu’après leur séparation elle a réalisé la pochette de son album à lui. Et plus tard, les photos d’un single. Sans oublier la bande originale des Nuits de la pleine lune de Rohmer et une reprise de Johnny Thunders. Elli concède quand même : «Elle est super, cette reprise, mais on se prenait la tête en studio. Et j’ai dit à Jacno : "Je tiens trop à toi. Il ne faut pas qu’on retravaille ensemble."» Bref, ils se sont séparés, mais ça ne s’est jamais vraiment terminé, Elli et Jacno.

 

Avant de la quitter, on insiste, n’était-ce pas elle, quand même, qui incarnait l’objet du désir ? Elle nous scrute intensément avant de répondre : «Sur les photos de l’époque, je ne sais pas à quel point on s’en rend compte, mais Jacno… je crois que c’est vraiment le mec le plus beau que j’ai connu. Sur ces clichés, je vois l’amour qu’il y avait entre nous. Tout ça, pour moi, a été porté pour les bonnes raisons. Ce n’est pas quelque chose qui a été fabriqué.»

 

Et des couples fabriqués, perfecto et bottes cloutés de rigueur, on en voit beaucoup au moment où la marque française The Kooples impose son style. «Dans une société où tout se délite, être en couple devient révolutionnaire, donc éminemment rock’n’roll», analyse Didier Varrod. Certes. Mais, pour les jeunes amoureux des nouveaux groupes, ça se traduit comment ?

 

Julie (Budet) et Jean-François (Perrier), en couple depuis douze ans, transforment leur vie intime, y compris sexuelle, en pop subversive sous le nom de Yelle. De retour en Bretagne, après la Californie du Coachella Festival et une tournée mondiale, ils confient ne pas aimer dire qu’ils sont un couple «pour pouvoir faire rêver». Jean-François conçoit les musiques, mais, explique-t-il : «Mon inspiration majeure, l’interprétation, le charisme, c’est Julie. C’est intéressant de bosser sur le côté attractif d’une jolie fille. Donc, pour les interviews, je préfère que ce soit Julie.» Elle ajoute : «J’ai confiance en lui, je considère qu’il m’a révélée. Alors, quand on travaille, on ne s’engueule jamais.» Effectivement, ça fait rêver. Et donc, sur la planète Yelle, pas de groupies ? Jean-François (objectivement beau gosse, lui aussi) est du genre direct : «On est ensemble 24 heures sur 24. Alors bien sûr, ce n’est pas ce que j’imaginais ado. Des tournées avec pléthore de filles dans mon lit, ça reste mon gros fantasme. Mais c’est impossible. Et c’est pas grave. On passe des moments hyper forts, hyper beaux.»

 

«Petites meufs»

 

Dans le registre «hyper beaux», on découvre dans le quartier parisien Oberkampf le duo The Pirouettes : Leo Bear Creek et Vickie Chérie. Au lycée, pour la séduire, il lui a composé une chanson. Banco. Amour fou. Depuis trois ans, leur couple, affiché, revendiqué même, est le fondement artistique de leur groupe. Etre en couple, c’est rock, semble-t-il, pour leurs milliers de fans, dont un de premier ordre : Etienne Daho. Une histoire qui n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre : «Quand j’ai connu Victoria, se souvient Leo, j’écoutais les Rita Mitsouko et Elli & Jacno. J’aime leur côté rebelle. Ils se sont unis, et ils sont devenus indestructibles. Il y a eu un processus d’identification.» Est-il utile de le préciser ? Leo compose la musique : «Mais je fais appel à Victoria pour les rimes.» Et, pour ce qui est des groupies, Vickie explique : «Leo reçoit des messages de petites meufs, et ça me fait marrer, vu qu’on est tellement en couple.» Leo a une autre vision : «J’ ai l’impression que des gens fans de nous deux voudraient faire du sexe à trois en fait.» Avant de conclure, avec un désarmant sourire : «Avec Vickie, on ne va jamais se séparer. J’en suis convaincu. Et, même si on se séparait, cet amour est éternel. Il restera.» Promis, The Pirouettes, on vous croit.

 

Par Laure Michel
 
 
 
 
photo : Kim Gordon et Thurston Moore, de Sonic Youth © Jake Plunkett AP